La remise en service du champ gazier offshore Léviathan, annoncée début avril 2026 par le ministère israélien de l'Énergie, n'est pas un simple événement opérationnel. Elle intervient dans un contexte géopolitique extrêmement tendu, quelques semaines après les frappes conjointes américano-israéliennes contre l'Iran, et signe le retour en activité d'une infrastructure qui conditionne en partie la stabilité énergétique de toute la région méditerranéenne orientale. Pour Israël, pour ses partenaires arabes et pour une Europe toujours en quête de diversification de ses approvisionnements gaziers, ce redémarrage est un signal fort.
Léviathan, une épopée géopolitique et industrielle
Découvert en 2010 par Noble Energy — absorbée depuis par Chevron — et ses partenaires israéliens Delek Drilling et Ratio Oil Exploration, le gisement Léviathan a mis plus d'une décennie à entrer en production commerciale, en décembre 2019. Ce délai illustre la complexité des enjeux qui entourent ce champ : négociations interminables sur le régime fiscal, oppositions environnementales, controverses sur la gouvernance du secteur énergétique israélien, et bien sûr pressions géopolitiques de voisins hostiles.
Situé à environ 130 kilomètres à l'ouest de Haïfa, par 1 700 mètres de fond, Léviathan est l'un des plus grands gisements gaziers offshore découverts dans le monde au cours de la décennie 2010. Avec des réserves estimées à 635 milliards de mètres cubes de gaz récupérable, il dépasse largement le champ Tamar, lui aussi opéré par Chevron, qui avait été le premier grand gisement israélien à entrer en production en 2013. Ensemble, ces deux champs ont transformé Israël d'importateur net d'énergie en exportateur gazier régional — une révolution économique et stratégique considérable.
La décision de mise à l'arrêt fin février 2026, consécutive aux frappes contre l'Iran, rappelle toutefois une réalité structurelle : ces infrastructures offshore, bien que situées en mer, restent exposées aux tensions militaires régionales. En octobre 2023, lors du déclenchement de la guerre à Gaza, le champ Tamar avait déjà été mis à l'arrêt pendant plusieurs semaines par précaution, entraînant des perturbations significatives des exportations vers l'Égypte et la Jordanie.
Des enjeux économiques colossaux à l'échelle régionale
Le projet d'expansion validé en janvier 2026 par Chevron et ses partenaires change radicalement la dimension économique de Léviathan. Les livraisons annuelles doivent passer de 12 à 21 milliards de mètres cubes, soit une augmentation de 9 milliards de mètres cubes, grâce notamment à la mise en service de nouveaux puits et à l'optimisation des infrastructures de compression sous-marine. Le projet représente un investissement dont les retombées potentielles sont estimées à plus de 35 milliards de dollars de revenus sur la durée de vie du champ.
Pour comparaison, la consommation gazière annuelle totale de la France s'établit autour de 40 milliards de mètres cubes, ce qui donne une mesure concrète du volume supplémentaire que Léviathan pourra fournir au marché régional et international. L'Égypte, qui dispose d'infrastructures de liquéfaction à Idku et Damiette, est positionnée comme hub de transit vers l'Europe via du GNL (gaz naturel liquéfié). Ce corridor Est-Méditerranée–Égypte–Europe constitue une alternative crédible aux approvisionnements russes, dont l'Europe cherche à se défaire depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.
Sur le plan macro-économique israélien, les revenus gaziers représentent désormais une composante significative du budget de l'État, via les redevances et la taxation des bénéfices de l'opérateur. Le Petroleum Profits Levy, instauré après d'âpres négociations parlementaires dans les années 2010, garantit à l'État israélien une part croissante des revenus au fur et à mesure que les investissements initiaux sont amortis.
Implications pour l'Europe et la relation France-Israël
La montée en puissance de Léviathan s'inscrit dans un contexte où l'Union européenne cherche activement à diversifier ses sources d'approvisionnement gazier. Le REPowerEU, plan adopté en 2022 après l'invasion russe de l'Ukraine, fixait comme objectif de réduire de deux tiers la dépendance au gaz russe avant 2023 — un objectif largement atteint, mais qui a mis en lumière l'importance stratégique des nouvelles sources méditerranéennes.
La France, en tant que grande puissance énergétique européenne disposant de terminaux GNL à Fos-sur-Mer, Montoir-de-Bretagne et Dunkerque, est directement concernée par cette nouvelle donne. TotalEnergies, acteur majeur du secteur énergétique français, n'est pas présent sur Léviathan, mais suit de près l'évolution du secteur gazier israélien où il opère via d'autres actifs. Par ailleurs, les relations économiques franco-israéliennes dans le secteur de l'énergie pourraient s'approfondir à mesure qu'Israël cherche des partenaires technologiques pour le développement de ses infrastructures offshore.
Au niveau diplomatique, la stabilisation et l'expansion de Léviathan renforcent les accords de gazoduc signés entre Israël, Chypre, la Grèce et l'Italie dans le cadre du projet EastMed — même si ce pipeline direct reste pour l'heure suspendu pour des raisons économiques et géopolitiques. Le vecteur GNL via l'Égypte apparaît aujourd'hui comme la voie la plus réaliste à court terme.
Chiffres clés et points de repère
- 635 milliards de mètres cubes : réserves récupérables estimées de Léviathan, l'un des plus grands gisements offshore de Méditerranée orientale
- 21 milliards de mètres cubes par an : capacité de production visée après l'expansion validée en janvier 2026, contre 12 milliards actuellement
- 35 milliards de dollars : revenus potentiels générés par le projet d'expansion sur la durée de vie du champ
- 1 mois : durée de l'interruption liée aux frappes contre l'Iran fin février 2026 — rappelant la vulnérabilité des infrastructures offshore en temps de conflit
- Décembre 2019 : date de mise en production commerciale de Léviathan, soit près de dix ans après sa découverte en 2010
- 130 km à l'ouest de Haïfa et 1 700 mètres de profondeur : données techniques du site offshore
Sources et acteurs clés
- Chevron Corporation : opérateur principal de Léviathan depuis le rachat de Noble Energy en 2020 pour 5 milliards de dollars ; supervise à la fois Léviathan et Tamar
- Delek Drilling : partenaire israélien historique du gisement, coté à la Bourse de Tel-Aviv, dont la valorisation est directement corrélée aux performances de Léviathan
- Ministère israélien de l'Énergie : autorité de tutelle et instance de décision sur les autorisations opérationnelles, dirigé en 2026 par des responsables proches du gouvernement Netanyahu
- Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF) : organisation intergouvernementale fondée en 2019 regroupant Israël, Égypte, Chypre, Grèce, Italie, Jordanie et Autorité palestinienne — cadre diplomatique clé pour la valorisation régionale des ressources
- Agence Internationale de l'Énergie (AIE) : dans son rapport annuel 2025, l'AIE identifiait la Méditerranée orientale comme l'une des zones de croissance gazière les plus significatives à l'horizon 2030, avec Israël et Chypre en tête
Conclusion
La réouverture de Léviathan est bien plus qu'un retour à la normale opérationnelle : elle confirme la capacité d'Israël à maintenir et développer des infrastructures énergétiques stratégiques dans un environnement sécuritaire durablement instable. Le projet d'expansion à 21 milliards de mètres cubes annuels positionne l'État hébreu comme un fournisseur gazier de premier plan pour la région et, potentiellement, pour l'Europe. À mesure que les tensions avec l'Iran redessinent l'architecture sécuritaire régionale, la maîtrise de ces ressources offshore devient un levier diplomatique autant qu'économique. La véritable question pour les prochaines années sera de savoir si les infrastructures de liquéfaction et de transport pourront suivre le rythme d'une production en forte croissance — et si la paix régionale sera suffisamment stable pour permettre à ce potentiel de se réaliser pleinement.
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