Depuis le déclenchement des hostilités entre les États-Unis, Israël et l'Iran le 28 février dernier, un front invisible mais tout aussi dévastateur s'est ouvert en parallèle : celui de la désinformation générée par intelligence artificielle. Des vidéos de bombardements fictifs, des photos de destructions inventées, des rumeurs de morts fabriquées — la guerre des images est désormais aussi réelle que la guerre des missiles. Ce phénomène, documenté avec précision par l'entreprise américaine Newsguard, marque un tournant historique dans l'histoire de la propagande moderne et soulève des questions fondamentales pour les démocraties, pour les médias, et pour les technologies de détection censées nous protéger.
Une tendance de fond : la désinformation par IA, accélérateur des conflits contemporains
La désinformation n'est pas une nouveauté en temps de guerre. De la propagande des tranchées de 1914 aux fausses vidéos de la guerre du Golfe, chaque conflit a engendré ses propres manipulations de l'information. Mais l'avènement de l'intelligence artificielle générative marque une rupture qualitative sans précédent. Là où il fallait autrefois des équipes entières de graphistes et des moyens techniques considérables pour produire un faux convaincant, un simple utilisateur équipé d'un outil comme Midjourney, DALL-E ou Sora peut aujourd'hui générer en quelques secondes une image ou une vidéo parfaitement réaliste.
Le conflit israélo-iranien de 2025-2026 s'inscrit dans cette tendance de fond, mais il en représente désormais le paroxysme. Selon Newsguard, qui surveille les flux de désinformation sur internet depuis huit ans, jamais autant de contenus falsifiés n'avaient été produits et diffusés en si peu de temps lors d'un conflit armé. Ce constat n'est pas isolé : lors de l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, le Stanford Internet Observatory avait déjà identifié plusieurs centaines de deepfakes en circulation dans les premières semaines de guerre. Mais la qualité des productions actuelles, rendue possible par la troisième génération de modèles génératifs, rend leur détection infiniment plus complexe.
Israël, pays à la pointe de la cybersécurité mondiale, n'est pas épargné. Paradoxalement, c'est précisément parce que l'État hébreu est un acteur majeur de la tech mondiale qu'il se retrouve au cœur des récits de désinformation : ses citoyens, ses dirigeants et ses institutions sont des cibles de choix pour des campagnes de manipulation sophistiquées.
Implications technologiques et stratégiques : quand les détecteurs d'IA deviennent des outils de propagande
L'affaire des « six doigts de Netanyahou » et la vidéo du café accusée d'être un deepfake illustrent un phénomène particulièrement pernicieux : le doute systématique. En semant la confusion sur l'authenticité de chaque image, les acteurs malveillants ne cherchent plus seulement à faire croire au faux — ils cherchent à faire douter du vrai. Cette stratégie, parfois appelée firehose of falsehood dans la littérature sur la propagande russe, vise à saturer l'espace informationnel jusqu'à rendre impossible tout jugement rationnel.
L'exemple du logiciel Hive est à cet égard édifiant. Cet outil de détection de contenus générés par IA a affirmé avec une certitude de 97% que la vidéo de Netanyahou dans un café était un deepfake — alors que rien ne permettait de l'établir formellement. Ce chiffre de confiance affiché avec ostentation illustre le danger des détecteurs d'IA utilisés comme preuves absolues. Les grandes entreprises du secteur le reconnaissent elles-mêmes : OpenAI a retiré en 2023 son propre outil de détection de textes générés par GPT, admettant un taux de faux positifs inacceptable de 26%.
Sur le plan stratégique, cette guerre de l'information représente un enjeu économique colossal. Le marché mondial de la détection de deepfakes était estimé à 564 millions de dollars en 2024 et devrait atteindre 5,1 milliards de dollars d'ici 2030, selon Grand View Research. Des startups israéliennes comme Cognyte, D-ID ou encore Reality Defender se positionnent activement sur ce créneau, tandis que des géants comme Microsoft investissent massivement dans des solutions d'authentification de contenus, à l'image de leur programme Content Credentials, adossé à la coalition C2PA (Coalition for Content Provenance and Authenticity).
Impact France-Israël et dimensions internationales : un défi commun pour les démocraties
En France, la question de la désinformation par IA est prise très au sérieux depuis les élections législatives de 2024, lors desquelles plusieurs candidats ont été victimes de fausses déclarations générées par IA. L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a publié en janvier 2025 un rapport alarmant sur la prolifération des deepfakes dans les conflits géopolitiques impliquant des alliés de la France, dont Israël.
La relation franco-israélienne dans le domaine de la cybersécurité et de la lutte contre la désinformation est structurée et ancienne. Le programme France-Israël Tech, soutenu par Business France et l'ambassade de France à Tel Aviv, identifie la vérification des contenus numériques comme l'un des axes prioritaires de coopération bilatérale pour 2025-2026. Des entreprises françaises comme Séntinelle et des sociétés israéliennes spécialisées en media forensics explorent des partenariats technologiques dans ce domaine.
À l'échelle internationale, l'Union européenne a pris les devants avec le règlement sur l'IA (AI Act), entré en application progressive depuis août 2024, qui impose aux plateformes et aux créateurs de contenus synthétiques de signaler clairement les productions générées par IA. Mais la mise en œuvre reste largement insuffisante face à la vitesse de propagation des fausses images sur des plateformes comme X (ex-Twitter), Telegram ou TikTok, dont les algorithmes favorisent les contenus émotionnellement chargés, qu'ils soient vrais ou faux.
Chiffres clés et points de repère
- 97% : taux de certitude affiché par le logiciel Hive pour qualifier de deepfake la vidéo de Netanyahou dans un café — un chiffre qui illustre les limites dangereuses des outils de détection automatique.
- 5,1 milliards de dollars : taille estimée du marché mondial de la détection de deepfakes d'ici 2030 (Grand View Research, 2024), contre 564 millions en 2024.
- 8 ans : ancienneté de Newsguard, l'une des rares entreprises à documenter systématiquement la désinformation en ligne, qui parle de records historiques pour ce conflit.
- 26% : taux de faux positifs reconnu par OpenAI pour son propre outil de détection de textes générés par IA, justifiant son retrait en 2023.
- 28 février 2025 : date de déclenchement du conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran, point de départ de la vague de désinformation la plus intense jamais documentée en temps réel.
- C2PA : coalition réunissant Adobe, Microsoft, Google et Sony, qui travaille à l'intégration de métadonnées d'authenticité dans les images et vidéos numériques, adoptée par plus de 200 organisations dans le monde.
Sources et acteurs clés
- Newsguard : entreprise américaine fondée en 2018, spécialisée dans la notation de fiabilité des sources en ligne. Son rapport sur la désinformation liée au conflit Israël-Iran constitue la référence principale de cet article.
- AFP Factuel : service de vérification des faits de l'Agence France-Presse, qui a joué un rôle clé dans la démystification de la rumeur sur les « six doigts » de Netanyahou, et dont l'expertise est reconnue internationalement.
- Hive Moderation : startup américaine proposant des outils de détection de contenus générés par IA, dont le cas d'usage dans cette affaire illustre les limites techniques et éthiques de ces solutions.
- D-ID (Tel Aviv) : startup israélienne pionnière dans la génération et la détection de visages synthétiques, valorisée à plus de 200 millions de dollars, qui se retrouve au cœur des débats sur la double nature des technologies de deepfake — à la fois outil de création et de détection.
- Stanford Internet Observatory : laboratoire de recherche de l'Université Stanford, référence mondiale sur les campagnes de désinformation en ligne lors des conflits armés et des élections.
Conclusion : la vérité comme enjeu stratégique du XXIe siècle
La guerre de l'information qui se joue en parallèle du conflit au Moyen-Orient n'est pas un phénomène marginal ou anecdotique : elle constitue désormais une composante à part entière de la stratégie militaire et géopolitique des États. Quand un missile iranien arborant un slogan anti-Trump peut être fabriqué en quelques secondes et repris par des milliers d'internautes des deux bords, la désinformation devient une arme aussi redoutable que les bombes. Face à cette réalité, ni les détecteurs d'IA, ni les fact-checkers, ni les régulations européennes ne suffisent seuls à endiguer le phénomène. L'avenir appartient à une combinaison de solutions technologiques robustes — comme la signature cryptographique des contenus — et d'une éducation aux médias massivement renforcée dans les démocraties. Israël, en première ligne technologique comme géopolitique, pourrait bien devenir le laboratoire mondial de cette bataille pour la vérité.
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