La guerre fait rarement les mêmes victimes selon que l'on se trouve dans un bunker de Tel Aviv, dans une raffinerie de Abu Dhabi ou dans une salle de trading à Paris. Les révélations croisées du Financial Times sur TotalEnergies et sur l'entourage du secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth mettent en lumière une mécanique aussi vieille que les conflits modernes : l'économie de guerre profite d'abord à ceux qui ont les informations, les capitaux et la mobilité pour anticiper les chocs. En 2025-2026, cette réalité prend une dimension inédite, à l'heure où la financiarisation des marchés énergétiques atteint des sommets et où la transparence des décisions politiques est plus que jamais questionnée.
La géopolitique du pétrole : une tendance de fond qui s'accélère
Ce n'est pas la première fois qu'un conflit au Moyen-Orient redistribue les cartes du marché pétrolier mondial. Depuis le premier choc pétrolier de 1973, chaque guerre dans la région a provoqué des reconfigurations majeures des flux d'hydrocarbures et des fortunes colossales pour ceux qui savaient se positionner. La guerre du Golfe en 1990-1991, l'invasion de l'Irak en 2003, les tensions autour du détroit d'Ormuz en 2019 : à chaque fois, les grandes majors pétrolières ont su transformer l'instabilité en opportunité.
Le détroit d'Ormuz est un point névralgique d'une importance stratégique absolue : environ 21 millions de barils par jour y transitent en temps normal, soit près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Son blocage, même partiel, suffit à faire flamber les cours mondiaux. Or, dans la configuration actuelle, les Émirats arabes unis et Oman disposent de terminaux d'exportation situés en dehors de ce goulot d'étranglement — à Fujairah et à Salalah — ce qui en fait des acteurs pivots en cas de fermeture du détroit. C'est précisément cette géographie que les traders de TotalEnergies ont su exploiter avec une rare efficacité.
Cette capacité à anticiper les ruptures d'approvisionnement n'est pas le fruit du hasard. Les grandes compagnies pétrolières disposent de réseaux de renseignement économique et géopolitique qui rivalisent parfois avec ceux des États. TotalEnergies, première capitalisation boursière française avec une valorisation dépassant les 140 milliards d'euros en 2025, emploie des centaines d'analystes géopolitiques et de traders spécialisés dont le seul métier est d'anticiper exactement ce type de scenario.
Un milliard de dollars de profits potentiels : anatomie d'un jackpot
Les chiffres avancés par le Financial Times donnent le vertige. En achetant des cargaisons de brut émirati et omanais à environ 70 dollars le baril en mars, au moment où le marché hésitait encore sur l'ampleur du conflit, TotalEnergies aurait constitué des stocks considérables. Avec un baril dépassant désormais les 100 dollars, soit une hausse de plus de 42 % en quelques semaines, la plus-value potentielle est effectivement de l'ordre du milliard de dollars — voire davantage selon les volumes réels engagés.
Cette opération s'inscrit dans un contexte plus large de surprofits pour l'ensemble du secteur énergétique européen. Selon le rapport de Greenpeace cité dans l'article source, les compagnies pétrolières européennes réaliseraient en ce moment plus de 80 millions d'euros de surprofits par jour grâce à l'élargissement de leurs marges de raffinage et de distribution. L'Allemagne est le premier bénéficiaire de cette manne, suivie de la France — un paradoxe douloureux pour les consommateurs français qui voient le prix à la pompe dépasser les 2,20 euros le litre.
La question de la légitimité de ces profits se pose avec acuité. TotalEnergies se défend en invoquant la nécessité de « sécuriser ses approvisionnements » — un argument recevable sur le plan industriel, mais qui peine à convaincre lorsque les bénéfices en jeu sont d'une telle magnitude. En France, le débat sur une taxe sur les surprofits, déjà agité lors de la crise énergétique de 2022-2023, risque de reprendre de la vigueur. En 2022, TotalEnergies avait réalisé un bénéfice net record de 19,5 milliards de dollars, suscitant une vague de critiques politique et syndicale.
Washington, Tel Aviv, Paris : l'impact géopolitique et franco-israélien
L'affaire Hegseth ajoute une dimension proprement politique à ce tableau. Le fait que le conseiller financier personnel du secrétaire américain à la Défense ait tenté d'investir dans un fonds spécialisé dans l'armement quelques jours avant les frappes contre l'Iran — dans le cadre de l'opération baptisée « Epic Fury » — constitue, si les faits sont avérés, un cas d'école de délit d'initié à caractère géopolitique. Même si l'opération d'investissement n'a finalement pas eu lieu, selon le Pentagone, le simple fait qu'elle ait été envisagée illustre une porosité troublante entre décision militaire et intérêt financier personnel.
Pour Israël, acteur central du conflit régional en cours, ces révélations ont des implications diplomatiques directes. La relation entre Paris et Tel Aviv, déjà complexe depuis le 7 octobre 2023, est susceptible d'être affectée par la perception que des acteurs économiques français — fussent-ils des entreprises privées — tirent profit d'une situation de guerre dans laquelle Israël est directement impliqué. Le gouvernement Netanyahu, soucieux de son image internationale, ne manquera pas de prendre note de ces développements. Du côté français, le Quai d'Orsay marche sur des œufs : condamner les profits de TotalEnergies reviendrait à critiquer un fleuron national, mais rester silencieux nourrit l'image d'une France indifférente aux souffrances causées par le conflit.
Sur le plan stratégique, cette situation renforce le positionnement d'Israël comme pivot technologique et énergétique régional. Les grandes entreprises israéliennes du secteur de la cybersécurité et de l'intelligence artificielle appliquée à l'énergie — comme Sightec, Cyvera ou encore C2A Security — voient leur carnet de commandes s'étoffer dans un contexte où la sécurisation des infrastructures énergétiques critiques devient une priorité absolue pour les États comme pour les entreprises privées.
Chiffres clés et points de repère
- 100 dollars le baril : prix actuel du brut, contre 70 dollars au moment des achats massifs de TotalEnergies en mars — soit une hausse de 42 % en quelques semaines.
- Plus d'un milliard de dollars de gains potentiels pour TotalEnergies si l'ensemble des cargaisons acquises est revendu aux cours actuels.
- 80 millions d'euros par jour : montant estimé des surprofits des compagnies pétrolières européennes selon Greenpeace, dans le contexte du conflit.
- 21 millions de barils par jour transitent habituellement par le détroit d'Ormuz, soit environ 20 % de la consommation mondiale.
- 19,5 milliards de dollars : bénéfice net record de TotalEnergies en 2022, lors de la précédente flambée des prix de l'énergie liée à la guerre en Ukraine.
- 140 milliards d'euros : capitalisation boursière approximative de TotalEnergies en 2025, première capitalisation boursière de France.
Sources et acteurs clés à suivre
- TotalEnergies : géant pétrolier français dont les opérations de trading au Moyen-Orient sont au cœur de la polémique. Dirigé par Patrick Pouyanné, le groupe est coté à Paris et à New York.
- Pete Hegseth / Pentagone : le secrétaire américain à la Défense et son entourage sont au centre des soupçons de délits d'initiés liés à l'opération « Epic Fury » contre l'Iran.
- Greenpeace / rapport sur les surprofits énergétiques : organisation qui documente depuis 2022 les gains exceptionnels des majors pétrolières en période de crise géopolitique.
- Le Financial Times : media de référence ayant révélé les deux affaires, TotalEnergies et Hegseth, dans des enquêtes distinctes publiées fin mars-début avril 2026.
- L'Autorité des marchés financiers (AMF) française : institution susceptible d'ouvrir une enquête sur d'éventuelles irrégularités dans les opérations de trading de TotalEnergies si des éléments problématiques venaient à être établis.
Conclusion : quand les marchés financiers font leur guerre
L'affaire TotalEnergies et les soupçons autour de Washington ne sont pas des anecdotes. Elles révèlent une réalité structurelle : dans les conflits modernes, la bataille économique se joue souvent avant même que les premières bombes ne tombent, dans des salles de trading et des bureaux feutrés, loin des projecteurs. La question n'est pas de savoir si TotalEnergies a agi illégalement — rien ne le prouve à ce stade — mais de s'interroger sur les règles du jeu qui permettent à des acteurs privés de s'enrichir aussi massivement sur le dos de crises humanitaires. À mesure que le conflit au Moyen-Orient s'intensifie, la pression sur les gouvernements européens pour encadrer ces profits de guerre va nécessairement croître. L'avenir dira si la volonté politique est à la hauteur de l'enjeu moral et démocratique.
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