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Décryptage : Derrière la crise diplomatique, 6 000 entreprises françaises continuent de faire des affaires avec Israël

Décryptage : Derrière la crise diplomatique, 6 000 entreprises françaises continuent de faire des affaires avec Israël
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La politique fait du bruit, l'économie fait des affaires. Alors que les relations diplomatiques entre la France et Israël traversent une zone de turbulences inédite depuis plusieurs décennies, marquée par des désaccords profonds sur la gestion du conflit à Gaza, une réalité chiffrée s'impose avec force : 6 000 entreprises françaises exportent leurs produits et services vers Israël. Ce chiffre, loin d'être anecdotique, révèle la solidité structurelle d'une relation économique bilatérale construite sur plusieurs décennies, et qui résiste — du moins pour l'heure — aux vents contraires de la géopolitique. Comprendre cette résilience, c'est comprendre les véritables ressorts de l'influence économique française au Proche-Orient.

Une relation économique enracinée dans l'histoire

Les échanges commerciaux entre la France et Israël ne datent pas d'hier. Depuis la création de l'État d'Israël en 1948, les deux pays ont entretenu des liens privilégiés, renforcés dans les années 1950 et 1960 par une coopération militaire et industrielle étroite. Si cette période dorée a été interrompue par l'embargo de de Gaulle en 1967, les relations économiques ont néanmoins continué de se structurer, notamment à travers des accords commerciaux bilatéraux et le cadre de l'accord d'association Union européenne-Israël signé en 2000.

Ce cadre juridique a permis à des centaines d'entreprises françaises de s'implanter durablement sur le marché israélien, un marché de 9,5 millions d'habitants mais doté d'un PIB par habitant parmi les plus élevés du monde : environ 55 000 dollars en 2023, comparable à celui de l'Allemagne ou de la France elle-même. Israël est, en d'autres termes, un marché développé, solvable et technologiquement sophistiqué — une combinaison rare dans une région marquée par l'instabilité.

Les secteurs historiquement dominés par la France en Israël reflètent les points forts de l'industrie hexagonale : le matériel électrique avec Schneider Electric, l'automobile avec Renault et le groupe Stellantis (ex-PSA), l'équipementier Michelin, la chimie avec Arkema (anciennement Atochem), ou encore le luxe et l'agroalimentaire. Ces entreprises ne sont pas présentes en Israël par opportunisme conjoncturel, mais parce qu'elles y ont développé des réseaux commerciaux, des partenariats industriels et parfois des structures de R&D locales.

Des enjeux stratégiques qui vont bien au-delà du commerce traditionnel

Ce qui rend cette relation particulièrement stratégique, c'est son évolution qualitative au cours des dernières années. En 2022, et pour la quatrième année consécutive, la France s'est imposée comme le premier investisseur européen en Israël — une performance que l'ambassadeur de France Eric Danon avait mis en avant comme un signal fort de la confiance des opérateurs économiques français dans l'écosystème israélien.

Cette dynamique s'explique en partie par l'attractivité de la Start-up Nation. Israël compte aujourd'hui plus de 7 000 start-ups actives, une concentration de capital-risque parmi les plus élevées au monde (environ 15 milliards de dollars levés en 2021, avant le ralentissement mondial du secteur tech), et une densité de chercheurs par habitant supérieure à celle des États-Unis. Des groupes français comme BNP Paribas, Orange, Thales ou LVMH ont tous, à des degrés divers, établi des antennes d'innovation ou de veille technologique à Tel Aviv ou à Herzliya.

Le secteur des transports représente, selon les termes d'Eric Sayettat, chef de la mission économique de l'ambassade de France, « la pierre d'angle de la relation économique entre la France et Israël pour les 20 ans à venir ». Israël, historiquement en retard sur les infrastructures de transport public, a lancé un programme d'investissement massif : plusieurs lignes de métro à Tel Aviv (le projet Metro Tel Aviv représente à lui seul plus de 20 milliards d'euros d'investissement public), des extensions de tramway, et la modernisation du réseau ferré. Des entreprises comme Bouygues Construction, RATP Dev, Keolis, Egis, Artelia et Systra sont directement positionnées sur ces appels d'offres colossaux.

La comparaison avec d'autres pays européens est instructive. L'Allemagne, traditionnellement forte dans l'industrie lourde et la chimie, et le Royaume-Uni, actif dans la finance et la cybersécurité, sont également présents en Israël. Mais la France se distingue par la diversité sectorielle de son empreinte : elle couvre à la fois l'industrie traditionnelle, les services, la tech et désormais les infrastructures publiques.

Ce que la crise diplomatique change — et ce qu'elle ne change pas

La tension diplomatique actuelle entre Paris et Jérusalem est réelle. Les déclarations du président Emmanuel Macron appelant à suspendre certaines livraisons d'armes, les votes français à l'ONU, et les prises de position sur la situation humanitaire à Gaza ont suscité des réactions vives côté israélien. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu n'a pas caché son irritation, et certains médias israéliens ont évoqué un « refroidissement historique » entre les deux capitales.

Pourtant, dans les faits, les flux commerciaux demeurent. Le commerce bilatéral France-Israël représentait environ 3,5 milliards d'euros en 2022, avec une balance légèrement excédentaire pour la France. Les entreprises françaises présentes en Israël n'ont, pour l'essentiel, pas annoncé de retrait. Et pour cause : les contrats signés, les relations d'affaires établies et les investissements déjà réalisés ne s'évaporent pas au gré des déclarations politiques.

Il existe cependant un risque réel de dégradation à moyen terme. Si la crise diplomatique s'installe dans la durée, elle pourrait compliquer l'obtention de nouveaux marchés publics israéliens pour les entreprises françaises, créer un sentiment d'hostilité dans la société civile israélienne — toujours très attentive aux positions de ses partenaires — et favoriser la montée en puissance de concurrents américains, chinois ou coréens, moins exposés aux considérations géopolitiques européennes.

Chiffres clés et points de repère

  • 6 000 entreprises françaises exportent vers Israël, tous secteurs confondus
  • 3,5 milliards d'euros : volume du commerce bilatéral France-Israël en 2022
  • 4 années consécutives (jusqu'en 2022) où la France a été le premier investisseur européen en Israël
  • 20 milliards d'euros : estimation du coût du projet Metro Tel Aviv, sur lequel des entreprises françaises sont candidates
  • 55 000 dollars : PIB par habitant d'Israël en 2023, comparable aux économies d'Europe occidentale
  • 7 000+ start-ups actives en Israël, faisant du pays l'un des écosystèmes d'innovation les plus denses au monde
  • 15 milliards de dollars de capital-risque levés en Israël en 2021, un record national

Sources et acteurs clés à suivre

  • Eric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël, l'une des voix les plus informées sur la relation bilatérale franco-israélienne et ses ressorts économiques
  • Eric Sayettat, chef de la mission économique de l'ambassade de France en Israël, principal artisan du positionnement français dans les appels d'offres liés aux transports
  • Business France, l'agence publique française d'appui à l'internationalisation des entreprises, très active sur le marché israélien avec des programmes spécifiques pour les PME et les start-ups
  • La Chambre de commerce franco-israélienne (CCFI), qui fédère les entreprises françaises en Israël et joue un rôle de lobbying et de mise en réseau essentiel
  • Schneider Electric, Bouygues, Keolis, RATP Dev : les grands groupes français emblématiques de la relation économique bilatérale, présents depuis des décennies ou nouvellement positionnés sur les marchés d'infrastructure

Conclusion : l'économie comme dernier rempart

La relation franco-israélienne illustre une tension classique des démocraties libérales : celle entre les impératifs moraux et diplomatiques d'un côté, et les intérêts économiques structurels de l'autre. Six mille entreprises et des milliards d'euros d'échanges ne disparaissent pas par décret politique, et c'est précisément cette densité du tissu économique qui constitue, paradoxalement, le meilleur amortisseur des crises diplomatiques. La vraie question n'est pas de savoir si les entreprises françaises continueront d'exporter vers Israël — elles le feront — mais de savoir si la France saura préserver son avantage concurrentiel sur un marché où Américains, Allemands et Asiatiques n'attendent qu'un faux pas pour prendre sa place. Dans la compétition économique mondiale, les crises diplomatiques sont rarement neutres : elles redistribuent les cartes, souvent au profit de ceux qui ont su rester silencieux.

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